Écrans

Maigret à l’écran, de Pierre Renoir à Depardieu en 1932-2022

Un brouillard signé Jean Renoir, trois films avec Gabin, une longue absence sur grand écran : le commissaire de Simenon s’est construit par couches successives.

Maëva Payet Par Maëva Payet
4 min de lecture
Maigret à l’écran, de Pierre Renoir à Depardieu en 1932-2022
Photo d’illustration. Un enquêteur à la loupe dans un bureau d'époque, l'univers du commissaire Maigret porté à l'écran.

Treize adaptations, neuf acteurs : depuis 1932, le cinéma français a porté Maigret à l’écran selon ce décompte de France Inter. Chaque visage a déplacé un peu le commissaire imaginé par Georges Simenon, jusqu’à créer un décalage entre le héros des romans et celui des écrans.

En bref

  • Chaque visage a déplacé un peu le commissaire imaginé par Georges Simenon, jusqu’à créer un décalage entre le héros des romans et celui des écrans.
  • Simenon salue le travail de l’acteur : « Gabin a fait un travail hallucinant ».
  • Face à Éric Libiot, qui rappelle que le commissaire change à chaque livre, il tranche : « J’ai mon Maigret, je le garde.

Des premiers pas dans le brouillard

Selon Yahoo, la première apparition date de 1932. Simenon vient à peine d’inventer son personnage et le cinéma parlant débute. Jean Renoir propose d’adapter « La nuit du carrefour », paru en 1931, et l’écrivain convainc le frère du réalisateur, Pierre Renoir, d’endosser l’imperméable.

Le film installe une ambiance brouillardeuse que l’on retrouvera dans la plupart des adaptations ultérieures. Le comédien, lui, défendait une idée du rôle : « Ce qui fait la personnalité de Maigret, c’est peut-être son absence de personnalité », disait Pierre Renoir.

En 1952, Michel Simon joue le commissaire dans « Brelan d’as », film à sketches d’Henri Verneuil. Simenon est emballé par cet homme banal, un peu bourru et sans charme particulier, et affirme : « Je vous dirai que le meilleur Maigret, c’était lui ».

L’ère Gabin, trois films et un malaise

Jean Gabin incarne trois fois le commissaire. Le premier film, « Maigret tend un piège », est signé Jean Delannoy en 1958, sur un scénario de Michel Audiard, avec Annie Girardot et Lino Ventura à l’affiche. Il suit « Maigret et l’affaire Saint-Fiacre », puis « Maigret voit rouge » en 1963, réalisé par Gilles Grangier.

2 millionsd’entrées pour le premier film avec Gabin, dépassées par le deuxième, proche de 3 millions

Ce succès appelle chaque fois une suite. Pour le troisième volet, Gabin impose Grangier derrière la caméra, et Audiard cède la place à Jacques Robert au scénario.

Simenon salue le travail de l’acteur : « Gabin a fait un travail hallucinant ». Il confie pourtant que cela le gêne un peu, car il ne verra plus Maigret que sous ses traits. Il avait longtemps préféré Michel Simon avant l’arrivée de Gabin.

Le critique Éric Libiot relève, dans « Maigret tend un piège », une méthode qui épouse ce que Simenon écrit dans « Les Mémoires de Maigret » : apprendre à bien connaître l’univers du crime, ceux qui l’habitent, leurs mœurs et leurs façons de réagir.

La télévision, puis le retour au grand écran

Pendant que le cinéma délaisse le commissaire, le petit écran prend le relais, avec Jean Richard puis Bruno Cremer.

  1. Jean Richard, recruté par Claude Barma, tourne 92 épisodes. « Ce personnage me colle à la peau », disait le premier Maigret télévisé. Simenon, qui avait vendu ses droits, ne lui a donné qu’une astuce d’interprétation.
  2. « Maigret fait mouche », coproduction italo-austro-franco-allemande avec Heinz Rühmann, est le dernier Maigret sur grand écran avant 2022.
  3. Bruno Cremer reprend le rôle sur Antenne 2 puis France 2, avec plusieurs réalisateurs successifs.
  4. Patrice Leconte réalise un Maigret avec Gérard Depardieu, plus de cinquante ans après le film de 1968.

La RTBF cite aussi, parmi les interprètes télévisés, Rowan Atkinson.

Depardieu et le Maigret de chacun

Le film de Leconte se déroule dans le Paris des années 50. Le commissaire enquête sur une jeune inconnue retrouvée morte, qui le renvoie à la mort de sa propre fille. La RTBF décrit un homme tout en retenue et en sobriété, désabusé et vieillissant. Le Dauphiné parle d’un personnage blessé, fêlé, tourmenté, plus intérieur qu’enquêteur.

Patrice Leconte raconte : « Depardieu a toujours été un grand lecteur de Simenon. Quand on le voit dans le film, on se dit c’est quand même curieux que personne n’y ait pensé avant ».

Tous ne s’y retrouvent pas. L’écrivain Philippe Jaenada, qui ne peut plus se détacher des images de Gabin, a aimé Cremer et Depardieu. Mais il voit chez ce dernier un Maigret sombre et dépressif, quand le sien est plutôt un bon vivant, amateur de bonne table et de compagnie, qui aime la vie. Selon lui, chaque lecteur fabrique son propre Maigret, alors qu’une adaptation impose une seule vision. Face à Éric Libiot, qui rappelle que le commissaire change à chaque livre, il tranche : « J’ai mon Maigret, je le garde. »

Photo à la une. Source : Pexels. Photographe : cottonbro studio. Licence Pexels.