Léona Delcourt, la femme réelle derrière le mythe de Nadja
Lettres, internement à Bailleul et tombe oubliée : le livre d’Ella Balaert exhume la femme réelle que le mythe surréaliste avait recouverte de son éclat.
En bref
- Nadja s’appelait Léona Delcourt, internée de 1928 à 1941 près de Bailleul.
- Ella Balaert lui consacre un livre publié en 2026 aux Éditions des femmes, Antoinette Fouque.
- Ses lettres décrivent un amour croissant, puis la peur et la souffrance.
- Une rencontre à la Sorbonne Nouvelle, le 19 mai, a réuni l’autrice et Antoine Poisson.
Nadja n’était pas un personnage né de l’imagination d’André Breton : derrière la figure du surréalisme se tenait Léona Delcourt, une femme dont les lettres et l’internement psychiatrique racontent une tout autre histoire. C’est cette personne que cherche à retrouver Ella Balaert dans Léona D., la femme cachée dans le mythe de Nadja, publié en 2026 aux Éditions des femmes, Antoinette Fouque.
Une rencontre pour rendre son nom à Nadja
Le 19 mai, à la bibliothèque de la Sorbonne Nouvelle, Ella Balaert et Antoine Poisson, coauteur de Vertiges biographiques (Atlande, 2025), ont échangé sur cette vie éclipsée, sur la relation avec Breton et sur le pouvoir de la littérature de transformer le réel. La rencontre était organisée à l’initiative de Vincent Ferré, qui a ouvert la discussion. Cet entretien a été publié par ActuaLitté.
Le livre fait un choix net : il restitue à Nadja son vrai nom, Léona Delcourt, et se consacre à la personne réelle plutôt qu’au personnage. Antoine Poisson rappelle qu’en 2022, une exposition au Musée des Beaux-Arts de Rouen présentait de nombreux objets évoqués par Breton au même titre que les œuvres, non sans une touche de fétichisme. Au milieu de cette profusion, la personne de Nadja pouvait sembler disparaître.
Une tombe à Bailleul, point de départ de l’enquête
Tout commence par un hasard que l’autrice qualifie d’objectif. Ella Balaert était en résidence d’écriture à la villa Marguerite Yourcenar, près de Bailleul, pour terminer son roman Le Contrat. Or Léona y a été internée de 1928 à 1941, et son corps repose sous une dalle. En se promenant, elle photographie une sirène, des sphinges, une salle de musée consacrée à des tableaux-fantômes : autant de signes qui, dit-elle, parlaient de Nadja sans qu’elle le sache.
Après avoir été informée de la présence de la tombe au cimetière, elle s’y rend. La réalité la rattrape : cette femme avait réellement vécu. C’est là qu’elle décide d’écrire sur celle qui avait inspiré le mythe, elle qui avait été étudiante une lectrice enthousiaste de Breton.
La construction du livre épouse cette démarche. Ella Balaert raconte la rencontre de Breton et de Léona, puis les éléments biographiques connus et sa propre double rencontre avec elle, dans le livre autrefois, dans la réalité récemment. Viennent ensuite les lettres de Léona, lues dans l’ordre chronologique. Enfin, elle décrit la vie en asile, déduite de documents, de lectures et des traces médicales conservées dans les archives publiques. Breton est allé d’une femme réelle à un mythe littéraire ; elle a fait le chemin inverse.
Une relation sacrificielle
Au fil de son enquête, Ella Balaert reprend Nadja sur l’étagère. « C’est un spectacle d’illusionniste », dit-elle, selon l’entretien. Elle se souvenait d’une héroïne de l’amour et de la liberté, d’une folie très littéraire. Les lettres lui ont montré son erreur : Léona n’était pas aimée et n’était, selon l’autrice, qu’une figure de transition vers Suzanne Muzard. Ces lettres décrivent une femme de plus en plus amoureuse, désireuse de créer, des dessins et des poèmes, mais aussi de plus en plus mal et apeurée, jusqu’à une folie qui n’a rien de littéraire.
Le rapport de Breton à la psychiatrie éclaire ce contexte. Il avait fait des études dans ce domaine et était proche de Pierre Mabille, écrivain et psychiatre, à qui il a présenté Léona. Avec Paul Éluard, il avait simulé des délires dans L’Immaculée Conception. Selon Ella Balaert, il repère très vite la fragilité de Léona, mais continue à la voir, tout en se sachant impardonnable.
« Oui, il y a du sacrificiel dans leur relation. C’est tragique. »
Ella Balaert, autrice de Léona D., la femme cachée dans le mythe de Nadja
Léona voue un culte à Breton : elle l’appelle son dieu, son feu, son roi, et se dit son esclave. Ces lectures, notamment celle de la culpabilité de Breton et d’une folie non littéraire, sont des interprétations d’Ella Balaert, présentées comme telles dans l’entretien.
Photo : KoolShooters / Pexels