Turquerie : de Molière à Loti, l’Orient de fantaisie comme miroir de la littérature française
Née des ambassades et des récits de captifs, la turquerie a nourri deux siècles de fiction française. Pour Amel Aït-Hamouda, ce décor oriental servait surtout à scruter la France elle-même.
En bref
- Amel Aït-Hamouda retrace dans ActuaLitté près de deux siècles de turquerie littéraire française.
- La première vague théâtrale s’étend de 1620 à 1650, autour de la cour de Soliman le Magnifique.
- Molière, Racine, Montesquieu et Voltaire en font tour à tour farce, tragédie ou satire.
- Au XIXe siècle, la mode se fond dans l’orientalisme romantique avant un retour chez Mathias Énard en 2010.
Un Orient de fantaisie peut-il dire la vérité sur ceux qui l’inventent ? C’est la thèse que défend Amel Aït-Hamouda dans un texte publié le 9 octobre 2026 par ActuaLitté. Selon l’autrice, la turquerie fut moins un sujet qu’une tentation : contempler le Bosphore pour mieux se voir soi-même. Cette lecture relève de son interprétation, mais les œuvres qu’elle convoque lui donnent une solide matière.
Un mot qui hésite entre goût, mode et style
La turquerie recouvre trois choses à la fois : une inclination, une vogue et une façon d’écrire. Les dictionnaires eux-mêmes ne la saisissent pas sous le même angle.
Le Littré s’appuie sur L’Avare, où Molière fait dire d’un personnage : « Il est Turc là-dessus, mais d’une turquerie à désespérer tout le monde ». Dès le XVIIe siècle, le terme qualifie des pièces, des ballets et des récits de voyage nourris de mœurs turques ou de décors orientaux. Son origine n’a rien d’imaginaire : ambassades, témoignages de captifs et échanges diplomatiques entre François Ier et Soliman le Magnifique lui fournissent un socle. Mais c’est dans la fiction qu’elle prospère. Selon l’article, elle se sépare ainsi de l’orientalisme savant du XIXe siècle comme de la chinoiserie.
Le Grand Siècle invente ses sultans de scène
Entre 1620 et 1650, une première vague envahit les théâtres français, peuplée de vizirs, de sultanes et d’intrigues de sérail autour de Soliman. Les jalons suivants dessinent l’essor du genre.
- Ibrahim ou l’Illustre Bassa paraît sous le nom de Georges de Scudéry ; on l’attribue aujourd’hui à sa sœur Madeleine. Ce récit du vizir de Soliman passe pour le premier grand roman « turc » français.
- Dans La Sœur, Rotrou prête à ses personnages un turc inventé de toutes pièces.
- Le Bourgeois gentilhomme offre au quatrième acte une cérémonie burlesque où Monsieur Jourdain devient « Mamamouchi ».
- Racine situe Bajazet dans le sérail ottoman, sans ballet, avec une forte concentration dramatique.
Amel Aït-Hamouda voit dans le turc de fantaisie de Rotrou un héritage dont Molière se souviendra : il fait dire à Covielle « La langue turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles ». Pour elle, Racine fait de l’Orient un espace mental où les passions se déploient plus nues, ce qu’il résume dans sa préface.
« Il me semble qu’il suffit de dire que la scène est dans le sérail »
Racine, préface de Bajazet
Les Lumières retournent le miroir
Au XVIIIe siècle, le décor oriental change de fonction. Montesquieu, en 1721, fait voyager des Persans dans les Lettres persanes : le détour par l’Orient sert à poser sur la France un regard distancié. Voltaire publie Zadig en 1747. La vogue gagne aussi la musique : Mozart signe en 1782 L’Enlèvement au sérail, turquerie au sens strict. Les portraits de Françaises vêtues à la turque se multiplient, et les hôtels particuliers se dotent de cabinets turcs. La Sultane, d’après Carle van Loo, datée de 1755, fut ainsi conçue pour la chambre « à la Turque » de Madame de Pompadour au château de Bellevue.
De l’orientalisme romantique au détour postmoderne
Le XIXe siècle dissout la turquerie dans un mouvement plus large, l’orientalisme romantique, dont Lamartine donne un exemple avec son Voyage en Orient en 1835. Pierre Loti pousse le jeu jusqu’au costume : il aimait porter des habits turcs et se faire appeler Arif-Effendi. Le déguisement, qui servait la satire chez Molière, devient une manière de vivre.
La veine n’a pourtant pas disparu. En 2010, Mathias Énard publie chez Actes Sud Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, titre emprunté à Kipling. Michel-Ange, invité à Constantinople, y devient le héros de ce qu’Amel Aït-Hamouda appelle une turquerie postmoderne.
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